Assis sur le bord du trottoir en face du port de Hải Phòng, je déjeûnais d’un léger repas que me servait une marchande ambulante. Nous attendions le bateau
qui devait nous mener vers Cát Bà, une petite île située au sud de la baie d’Hạ Long.
Je me resservais pour la troisième fois un maigre poisson séché pour terminer mon bol de riz accompagné d’une soupe aux liserons d’eau. Les deux ouvriers à mes côtés ne prirent chacun qu’un seul
poisson pour deux bols de riz blanc.
A la fin du repas, la vieille dame me dit : « Ne payez pas, c’est la petite Xuân qui vous invite ». Assise un peu à
l’écart, je ne l’avais pas remarquée. Je la regardais avec un étonnement non dissimulé, elle me répondit par un simple sourire et continua son repas comme si de rien n’était. Xuân avait dix ans.
J’avais son âge quand j’ai quitté le Việt Nam. J’avais fait sa connaissance une heure auparavant en allant réserver mon billet pour le bateau. Comme beaucoup d’enfants de son âge, après l’école
et pendant les vacances scolaires, Xuân doit travailler pour gagner un peu d’argent. Elle vend des éventails aux passagers qui prennent le bateau. A cette époque de l’année, quand l’été tire à sa
fin et que commence la saison de la mousson, le temps est chaud et humide; le voyage dans la cale du vieux bateau à vapeur aurait été insupportable sans peu d’air.
Pour 500 đồngs, l’équivalent de 50 centimes, Xuân m’a vendu un éventail. Un peu surpris qu’elle ne m’ait pas
réclamé le tarif « touriste », comme il est de coutume depuis le début de mon séjour, et trouvant le prix dérisoire, je lui ai offert un pourboire qu’elle a dû juger trop important, et qu’elle
préféra restituer en m’offrant ce repas. Ma rencontre avec Xuân fut pour moi un moment privilégié et intense tant elle contrasta avec la mendicité omni-présente des trottoirs de Sài Gòn que je
venais de quitter. Je compris qu’un enfant ne mendie que si on lui a appris à le faire. Xuân m’a suivi jusqu’au bateau où elle me désigna une place abritée, m’assurant qu’il n’allait pas tarder à
pleuvoir. Le bateau quitta lentement le port, Xuân disparut. De retour à Hà Nội, plusieurs jours après, je lui ai écrit; j’ignore si ma lettre lui est parvenue, de toute façon elle n’aurait pas
eu les moyens de me répondre, les timbres pour la France sont beaucoup trop chers.
Aujourd’hui, je repense souvent à Xuân et je revois encore ses beaux yeux rieux à demi cachés par une épaisse chevelure noire.
Elle ne saura jamais que sa rencontre m’a apporté bien plus que ce que j’aurais pu espérer en retournant au Việt Nam; elle m’a fait retrouver la vraie beauté de pays qui ne cesse d’occuper mes
pensées depuis bientôt vingt-cinq ans.
Pour l’année qui commence, je souhaite que tous les enfants du Việt Nam retrouvent le même sourire et le même espoir que Xuân.
Au fait, saviez-vous qu’en Vietnamien, Xuân signifie « printemps » ?
Trần Tiến Chánh, 1992